Remaniements parcellaires
Le paysage revu et corrigé

Un remaniement parcellaire n’est plus au service exclusif de l’agriculture. Il faut désormais accorder plus d’importance à la protection de la nature. Une donnée à laquelle ont prêté attention les syndicats de Grandvillard/ Estavannens et Vuisternens-devant-Romont/Villariaz. Ils ont été primés par la Confédération et l’ASPAN.



Les 95 hectares du syndicat de Vuisternens-devant-Romont/Villariaz avant et après le remaniement parcellaire. En rouge, les nouveaux chemins
(doc - Geosud)

L’air de rien, presque en douce, un remaniement parcellaire modifie le paysage, jusqu’à le rectifier. Irrémédiablement. La redistribution de la plaine de Grandvillard et Estavannens – récemment primée par l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) et l’Association suisse pour l’aménagement du territoire (ASPAN) – en fournit un bel exemple: une rivière renaît là où ne coulait plus qu’un misérable filet d’eau, trois petits affluents redécouvrent la lumière, plus de 2,5 kilomètres de haies vont être replantés… Le fruit de l’évolution de la politique et de la société helvétiques. Car longtemps les améliorations foncières (AF) se sont focalisées sur le développement de la productivité agricole. Une dimension qui ne suffit plus, le peuple l’a voté haut et clair: il
faut faire un effort pour la protection de la nature et du paysage. Dont acte.
Les AF conservent pourtant leur vocation de servir l’agriculture. Là encore, le remaniement de Grandvillard-Estavannens l’illustre bien: on a ramené un territoire très morcelé (environ 1500 parcelles) à quelque chose de beaucoup plus rationnel (quelque 400). Un véritable tour de force lorsqu’on sait qu’il a fallu concilier les intérêts de plus de 300 propriétaires! «Chacun a montré la volonté d’assurer l’avenir des exploitations», salue le Vuadensois Gabriel Genoud, président du syndicat des AF de Grandvillard-Estavannens. Tout n’est pourtant pas allé de soi, concède-t-il. Car si le principe du remaniement est simple – les terres sont taxées par une commission de classification neutre avant d’être redistribuées, si possible selon les vœux des propriétaires – «il a fallu beaucoup de dialogues et de concertations» pour parvenir à ce résultat. Notamment à propos des droits de gravier et de l’exploitation de la nappe phréatique. Mais s’il reste aujourd’hui encore quelques cas à régler, le remaniement parcellaire ne sera pas remis en cause et la mise en culture devrait intervenir sous peu.

Fermes dans la plaine
Plutôt que de s’entasser au village, les fermes ont encore profité du remaniement pour prendre leurs aises dans la plaine. Six nouvelles bâtisses – avec terrains attenants – ont ainsi colonisé l’espace pour laisser respirer Grandvillard. «Soit nous sortions ces fermes et pouvions préserver l’aspect du village, soit il fallait casser et moderniser pour être aux normes légales», indique Giacinto Zucchinetti, géomètre chez Géosud, à Bulle, le bureau technique mandaté pour les travaux. Cette «délocalisation» a également permis de regrouper les terres de ceux qui restaient au village. Pas aussi à l’étroit que Grandvillard, Estavannens n’a pas eu recours à cette solution. Ce remaniement a encore permis la suppression de près de 14 kilomètres de servitudes et de chemins d’accès aux gravières. On a par contre réalisé – entre autres – une toute nouvelle route en… goudron: «La tendance actuellement est à faire moins de chemins, mais en dur. C’est plus pratique pour les agriculteurs et cela coûte moins cher à l’entretien», explique Giacinto Zucchinetti.
Quant à la revitalisation du ruisseau des Beverets, décrite plus haut, elle n’a certes «pas été gratuite, mais elle en vaut la peine», dit Gabriel Genoud. Au service des eaux et endiguements, Olivier Overney relativise le coût de cette opération: «Le curage des canaux coûte bien plus cher à l’entretien! Quelques milliers de francs, chaque année…» Il relève d’ailleurs que nombre de cours d’eau sont réaménagés dans le cadre de remaniements parcellaires, moment où «toutes les surfaces sont remises en jeu». Et l’essentiel, pour revitaliser un ruisseau, c’est l’acquisition de terres. Car il faut réserver, de chaque côté du ruisseau, une bande de 6 m où sont plantés les arbres et buissons qui éviteront que ne prolifère la végétation aquatique.

En Glâne aussi
Entre Vuisternens-devant-Romont et Villariaz, un autre remaniement parcellaire – lui aussi primé par l’OFEFP et l’ASPAN – a également permis de ramener à la lumière un tronçon du ruisseau des Brêts. Un ruisseau qui avait bien failli disparaître à tout jamais dans une canalisation. On a également construit de nouvelles routes à vocation agricole et pédestre. La particularité du projet glânois tient en fait dans la rapidité de son exécution: le syndicat d’AF a été créé en 1998 et a déjà terminé sa tâche, celui de Grandvillard est né en 1992 et travaille toujours. Il faut dire que l’ampleur de la tâche n’était pas la même: à Vuisternens, 37 propriétaires devaient se répartir 95 hectares… Et comme la plupart sont agriculteurs, les intérêts de chacun étaient plus facilement identifiables. Cela se retrouve dans le coût du remaniement: un million de francs contre huit millions à Grandvillard. Dans l’un comme dans l’autre cas, les subventions fédérale et cantonale couvrent plus de 70% de ces montants.

Encore à faire
Au niveau des améliorations foncières, il reste encore à faire sur le canton: «Fribourg est en retard, déplore Jean-Paul Meyer, chef du service des AF. Certaines régions sont assez fortement morcelées.» Il indique pourtant que nombre d’études préliminaires sont en cours d’élaboration: «Ça commence à bouger un peu.» Pour que ça bouge encore plus, il faudrait, selon lui, que certains opposants constatent ce qui a été réalisé à Grandvillard et à Vuisternens. Et que les communes se rendent davantage compte de l’incroyable occasion qu’offre un remaniement parcellaire pour «remettre à plat tous les problèmes d’infrastructures».

Patrick Pugin / 9 juillet 2002