L’air de
rien, presque en douce, un remaniement parcellaire modifie le paysage,
jusqu’à le rectifier. Irrémédiablement. La redistribution de la plaine de
Grandvillard et Estavannens – récemment primée par l’Office fédéral de
l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) et l’Association suisse
pour l’aménagement du territoire (ASPAN) – en fournit un bel exemple: une
rivière renaît là où ne coulait plus qu’un misérable filet d’eau, trois
petits affluents redécouvrent la lumière, plus de 2,5 kilomètres de haies
vont être replantés… Le fruit de l’évolution de la politique et de la
société helvétiques. Car longtemps les améliorations foncières (AF) se
sont focalisées sur le développement de la productivité agricole. Une
dimension qui ne suffit plus, le peuple l’a voté haut et clair: il
faut faire un effort pour la protection de la nature et du paysage.
Dont acte.
Les AF conservent pourtant leur vocation de servir
l’agriculture. Là encore, le remaniement de Grandvillard-Estavannens
l’illustre bien: on a ramené un territoire très morcelé (environ 1500
parcelles) à quelque chose de beaucoup plus rationnel (quelque 400). Un
véritable tour de force lorsqu’on sait qu’il a fallu concilier les
intérêts de plus de 300 propriétaires! «Chacun a montré la volonté
d’assurer l’avenir des exploitations», salue le Vuadensois Gabriel Genoud,
président du syndicat des AF de Grandvillard-Estavannens. Tout n’est
pourtant pas allé de soi, concède-t-il. Car si le principe du remaniement
est simple – les terres sont taxées par une commission de classification
neutre avant d’être redistribuées, si possible selon les vœux des
propriétaires – «il a fallu beaucoup de dialogues et de concertations»
pour parvenir à ce résultat. Notamment à propos des droits de gravier et
de l’exploitation de la nappe phréatique. Mais s’il reste aujourd’hui
encore quelques cas à régler, le remaniement parcellaire ne sera pas remis
en cause et la mise en culture devrait intervenir sous peu.
Fermes
dans la plaine
Plutôt que de s’entasser au village, les fermes ont
encore profité du remaniement pour prendre leurs aises dans la plaine. Six
nouvelles bâtisses – avec terrains attenants – ont ainsi colonisé l’espace
pour laisser respirer Grandvillard. «Soit nous sortions ces fermes et
pouvions préserver l’aspect du village, soit il fallait casser et
moderniser pour être aux normes légales», indique Giacinto Zucchinetti,
géomètre chez Géosud, à Bulle, le bureau technique mandaté pour les
travaux. Cette «délocalisation» a également permis de regrouper les terres
de ceux qui restaient au village. Pas aussi à l’étroit que Grandvillard,
Estavannens n’a pas eu recours à cette solution. Ce remaniement a encore
permis la suppression de près de 14 kilomètres de servitudes et de chemins
d’accès aux gravières. On a par contre réalisé – entre autres – une toute
nouvelle route en… goudron: «La tendance actuellement est à faire moins de
chemins, mais en dur. C’est plus pratique pour les agriculteurs et cela
coûte moins cher à l’entretien», explique Giacinto Zucchinetti.
Quant à
la revitalisation du ruisseau des Beverets, décrite plus haut, elle n’a
certes «pas été gratuite, mais elle en vaut la peine», dit Gabriel Genoud.
Au service des eaux et endiguements, Olivier Overney relativise le coût de
cette opération: «Le curage des canaux coûte bien plus cher à l’entretien!
Quelques milliers de francs, chaque année…» Il relève d’ailleurs que
nombre de cours d’eau sont réaménagés dans le cadre de remaniements
parcellaires, moment où «toutes les surfaces sont remises en jeu». Et
l’essentiel, pour revitaliser un ruisseau, c’est l’acquisition de terres.
Car il faut réserver, de chaque côté du ruisseau, une bande de 6 m où sont
plantés les arbres et buissons qui éviteront que ne prolifère la
végétation aquatique.
En Glâne
aussi
Entre Vuisternens-devant-Romont et Villariaz, un autre
remaniement parcellaire – lui aussi primé par l’OFEFP et l’ASPAN – a
également permis de ramener à la lumière un tronçon du ruisseau des Brêts.
Un ruisseau qui avait bien failli disparaître à tout jamais dans une
canalisation. On a également construit de nouvelles routes à vocation
agricole et pédestre. La particularité du projet glânois tient en fait
dans la rapidité de son exécution: le syndicat d’AF a été créé en 1998 et
a déjà terminé sa tâche, celui de Grandvillard est né en 1992 et travaille
toujours. Il faut dire que l’ampleur de la tâche n’était pas la même: à
Vuisternens, 37 propriétaires devaient se répartir 95 hectares… Et comme
la plupart sont agriculteurs, les intérêts de chacun étaient plus
facilement identifiables. Cela se retrouve dans le coût du remaniement: un
million de francs contre huit millions à Grandvillard. Dans l’un comme
dans l’autre cas, les subventions fédérale et cantonale couvrent plus de
70% de ces montants.
Encore à
faire
Au niveau des améliorations foncières, il reste encore à
faire sur le canton: «Fribourg est en retard, déplore Jean-Paul Meyer,
chef du service des AF. Certaines régions sont assez fortement morcelées.»
Il indique pourtant que nombre d’études préliminaires sont en cours
d’élaboration: «Ça commence à bouger un peu.» Pour que ça bouge encore
plus, il faudrait, selon lui, que certains opposants constatent ce qui a
été réalisé à Grandvillard et à Vuisternens. Et que les communes se
rendent davantage compte de l’incroyable occasion qu’offre un remaniement
parcellaire pour «remettre à plat tous les problèmes
d’infrastructures».